Intervention de VAMP aux forums du 30 mai sur industrie et santé

Voici le contenu de l’intervention de notre association aux forums co-organisé par la CGT, les associations de riverains et la LDH, qui ont intéressé une centaine de personnes le 30 mai 2026.
Une initiative qui en appellera d’autre, avec déjà un rendez-vous pour le 8 juin.

Vivre à Méan-Penhoët (VAMP) se crée en 2015. Des habitant du quartiers découvrent à travers une enquête d’utilité publique l’implantation d’une usine de traitement de surface utilisant des produits CMR (cancérigène, mutagène et reprotoxique) dont du Chromate de strontium qui devrait être interdit à compter de 2017 par la réglementation européenne. Il s’agit de l’usine Rabas protec, relevant des ICPE (Installation classée protection de l’environnement), et donc d’une autorisation préfectorale d’exploitation.

Nous sommes stupéfaits qu’une nouvelle usine polluante se construise à proximité d’habitations, au cœur du quartier, avec dans un rayon de 500m trois écoles, un Institut médico éducatif (IME) et son internat, une maison de quartier, des installations sportives, ainsi qu’une structure « Lits halte soins santé » pour personnes sans domicile fixe. Nous sommes donc quelques personnes à contribuer à cette enquête publique avec notre bon sens un peu naïf : on n’ajoute pas une usine dangereuse pour la santé dans une zone déjà bien impactée par les pollutions et les risques industriels.

En septembre les commissaires enquêteurs rendent un avis favorable à l’implantation de l’usine et ouvrent mécaniquement la voie à l’autorisation préfectorale d’exploitation. Nous créons l’association pour contester devant le T.A. cette autorisation qui tombera en février 2016. Et oh surprise ! Nous obtenons son annulation en novembre 2018, (soit plus de 2 ans après)... Mais autre surprise : si la justice annule votre permis de conduire, vous n’avez pas le droit de conduire le temps de le repasser. Et bien ici la préfecture donnera immédiatement dérogation à l’entreprise pour continuer à produire le temps d’une nouvelle enquête publique. Y-aurait-il collusion entre les pouvoirs publics et les industriels ?

Nous avons attaqué la préfecture au Tribunal administratif, pas l’entreprise ! Néanmoins ce sont les avocats de l’entreprise qui défendait l’État. Sorte d’échanges de bons procédés : l’Etat défend les entreprises et l’emploi, et quand il faut les entreprises défendent l’État... le tout sur le dos des salariés et des riverains, mais bien sûr dans le respect des lois et règlements. Quoique pas toujours, on y reviendra

Lorsque nous avons commencé à nous pencher sur ces questions de la pollution industrielle, des produits toxiques, des réglementations environnementales, des politiques de santé publique, nous n’y connaissions pas grand chose. En 10 ans, nous avons beaucoup appris, et c’est un peu de ces savoirs qu’il nous semble important de partager.

Sur le chromate de strontium, nous avons appris qu’il y avait différents types de chrome, et que celui-ci appartenait à la catégorie des Chromes VI, particulièrement dangereux, cancérogène avéré selon l’OMS, et surtout sans effet de seuil. C’est à dire que le moindre contact avec le produit est nocif, que ce n’est pas une question de quantité ou de temps au contact du produit qui importe. C’est pourquoi les Chromes VI sont interdits par la réglementation européenne, sauf dérogation. Car nous avons également appris que « interdit » en langage européen, cela veut dire « autorisé sous condition ».

Donc si on résume il y a des produits interdits qui sont autorisés sous la pression des lobbys à Bruxelles, pour lesquels les réglementations définissent des limites d’émission ou d’exposition (les V.L.E.Valeur Limite d’Exposition pour les salariés), alors que le moindre contact est nocif... Cherchez l’erreur.

Nous avons compris également que pour respecter les normes, comme un taux d’émission de produit par heure (un flux horaire), les entreprises comme Airbus démultiplient les unités de production  : ainsi quand Stélia aérospace (en 2015) va dépasser ses limites de rejet autorisé, elle demande à son sous traitant direct Rabas qui fait de l’usinage, de se mettre au traitement de surface. Ainsi chaque unité respectera les seuils imposés, même si au total il y aura deux fois plus d’émissions dans l’atmosphère.

Ainsi, les normes sont applicables entreprise par entreprise, et les émissions globales ne sont pas prises en compte : « en matière de pollution 1 + 1 ne font pas 2 » nous a ainsi appris la DREAL (Direction régionale de l’environnement de l’aménagement et du logement, qui se définit comme la police de l’environnement).

Pour nous rassurer et jouer la carte de la transparence, la préfecture nous a accordé la création d’une Commission de suivi de Site pour Rabas protec. Une CSS c’est une instance réunissant l’industriel, les autorités (préfecture, santé) les salariés, des riverains, des institutions et associations et les collectivités locales pour dresser le bilan annuel sur le respect des normes par l’entreprise.

Sauf que en matière de contrôle, toutes les mesures et les données sur les pollutions sont des mesures d’auto-contrôle, commandées par l’entreprise et vérifiée par la DREAL. Dans le cas du Chrome VI, comme l’a montré le dépassement de 100 fois des rejets autorisés par Airbus ville en mai 2025, les mesures s’avèrent en définitive compliquées, et les protocoles pas toujours fiables. Et quand il y a un dépassement des normes, c’est soit une erreur, soit la nécessité de redéfinir les modes de mesures.

On nous parle de transparence, mais nous trouvons qu’il s’agit bien plutôt d’enfumage...

Et cerise sur le gâteau, les mesures sont toujours des données moyennes annuelles, c’est à dire qu’en faisant la moyenne entre des périodes de dépassements « hors normes », et des périodes d’inactivité on arrive à rester sous les seuils autorisés. Sauf que les salariés ou les riverains, les surdoses ils les ont respirées... Mais c’est vrai que ça nous rassure de savoir qu’on se fait empoisonner dans le respect des normes autorisées.

Sur les mesures de Chrome tant qu’on y est, faisons un petit rappel. Nous en avions obtenu fin 2016 début 2017, des mesures commanditées par la Mairie et réalisées par Air Pays de la Loire. Elles avaient montré des dépassements de 2,5 fois supérieurs à la moyenne des concentrations de Chrome dans le quartier. Mais comme il s’agissait de Chrome total, et non de Chromes 6 il n’y a pas eu davantage de recherches, et l’étude plutôt que de servir de base à un approfondissement est passée sous le tapis. Le prétexte : les études coûtent cher (alors que la santé est gratuite c’est bien connu).

C’est une autre chose que nous avons apprise, c’est que quand on cherche, on fini par trouver, et que pour les industriels et les pouvoirs public, il vaut mieux ne pas trop chercher pour ne pas trouver des choses dérangeantes.


Parfois les choses dérangeantes sont tellement visibles qu’on ne peut plus les cacher sous le tapis, alors les pouvoirs publics vont s’arranger pour les expliquer d’une façon qui ne remette en cause ni les politiques publiques, ni les stratégies économiques.
C’est ainsi qu’en recherchant des liens entre pollution atmosphérique et santé, nous avons appris que depuis au moins 2013, l’Office régional de santé alertait sur

  • les surmortalités par cancers dans la région nazairienne,
  • ainsi que les sur affections de longue durée (ALD) par maladies respiratoires.

Les raisons avancées ? L’alcoolisme, le tabagisme, et la mauvaise aération des logements. Si si, ce n’est pas une blague, tout cela figure dans le contrat local de santé de Saint-Nazaire de 2015-2018 qui faisait suite à ce rapport de l’ORS...

Dans le même temps nous apprenons l’existence des particules fines, des particules ultrafines, des métaux lourds, des solvants, des composants organiques volatiles (COV), auxquels nous ne comprenons pas toujours grand chose... Nous apprenons également que les fumées de soudages sont elles aussi bourrées de Chromes VI, et que là ou les règles définissent des limites polluants par polluants, les scientifiques et les médecins parlent d’effets cocktails, où au final nos organismes subissent les effets cumulés des différentes pollutions, y compris pour les enfants des écoles nazairiennes où les alertes sur les taux de pollution au benzène (entre autres) ne semblaient pas inquiéter grand monde... ! Mais nous ne sommes pas des savants et nos devons accepter que 1+1 ne font pas 2...

Cependant nous refusons l’explication de l’état sanitaire alarmant de la population nazairienne par les simples comportements individuels, et avec nos amis de l’AEDZRP et du Village de Gron avec qui nous avons commencer à batailler (car la pollution ne s’arrête pas aux limites de nos quartiers), nous lançons une campagne pour une étude épidémiologique pour chercher les liens entre pollution industrielle et santé. En septembre 2019, l’ORS publie une nouvelle étude toujours aussi alarmante côté surmortalité et en 2020 nous obtenons la mise en place d’une étude de zone dans la CARENE, à défaut d’une étude épidémiologique.

Au départ nos associations sont parties prenantes du comité d’organisation de cette étude de zone qui doit s’étaler sur au moins 5 ans pour mesurer l’impact des activités humaines sur l’environnement. Mais lassés de ne pas être entendus sur nos demandes de mesures en continu, les demandes d’effectuer des mesures dans les endroits où il y a des choses à mesurer, de devoir se battre pour des compléments d’étude, et après un refus du Sous-préfet de nous laisser présenter nos questions lors d’une réunion, nous quittons l’Étude de zone début 2025.
C’est une autre des choses que nous avons apprises : en nous associant à leur stratégie les institutions nous enferment aussi sur leur terrain, nous endorment avec leurs expertises et se servent de notre présence en tant que caution démocratique, alors que sur le fond rien ne bouge. Déjà nous avions remporté la première manche au T.A. sur la forme pour ne pas aborder le fond : c’est le déficit de l’enquête publique tenue entre le 14 juillet et le 15 août (quand le public justement est ailleurs) qui nous avait permis de gagner. Rien sur le fond et l’exposition des salariés et des habitants à des activités dangereuses, à des produits soit disant interdits, ou à des pollutions récurrentes.

Nos différentes actions ont contribué à ce que l’on avance un peu dans la connaissance de l’état réel de la pollution, de l’air mais aussi de l’eau des puits du quartier, comme des sols. Mais l’inertie est telle que tout cela est lent, très lent, et que c’est encore plus lent pour passer de l’état des lieux aux actions, comme si les institutions jouaient la montre, le découragement, et le sentiment d’impuissance.

13 ans que la surmortalité par cancers est avérée. Qu’a-t-il été fait depuis à part des discours et de la communication ?

La prochaine échéance institutionnelle sera le 8 juin 2026, où il y aura une réunion d’étape de l’étude de zone, pour envisager les suites sur le volet santé. Il est fort à craindre que le bilan soit que « la multiplicité des facteurs ne permet pas de discerner des causes avérées sur lesquelles les politiques publiques ou les entreprises pourraient agir ». C’est ce qui a été servi aux habitants de Ste Pazanne à propos des cancers pédiatriques qui les frappent anormalement, et en bien d’autres lieux !

Il faudra donc continuer à nous battre pour que l’on arrête de nous prendre pour des imbéciles, et que l’on respecte enfin le « droit de chacun de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé » (droit consacré dans la Charte de l’environnement adoptée en 2004) et reconnu comme une liberté fondamentale par le conseil constitutionnel depuis 2020.

Après, comment faire respecter nos droits et libertés fondamentales ? Ce sera le thème de la seconde partie de ces forums.

Vivre à Méan-Penhoët
le 30 mai 2026

Posté le 1er juin 2026
haut de page